Trauma et douleur chronique : le chaînon manquant dans la prise en soin
Il y a des tableaux cliniques qui ne s'expliquent pas facilement. Des douleurs pelviennes chroniques sévères chez des femmes jeunes. Des dysménorrhées invalidantes, des dyspareunies résistantes, des antécédents gynécologiques complexes. Des examens qui reviennent normaux. Un parcours de soins qui s'étire sans destination claire.
Quelque part dans l'errance, quelqu'un finit parfois par mentionner le trauma. Rarement avec des explications suffisantes pour que ça serve vraiment à quelque chose.
Ce que les neurosciences permettent de faire aujourd'hui, c'est différent : expliquer précisément pourquoi le trauma a un impact physiologique mesurable sur la douleur chronique, ce qu'il fait au corps sur le long terme, et pourquoi l'ignorer dans la prise en soin laisse une partie du problème sans réponse.
Ce que le trauma fait au corps
Quand une violence survient ( physique, sexuelle, psychologique, répétée )dans un contexte où la fuite ou la lutte sont impossibles (violences conjugales, intrafamiliales, abus dans l'enfance), le système nerveux ne trouve pas de solution à la menace. Il disjoncte. Le cerveau coupe le dialogue avec le corps pour que la personne ne soit pas pleinement présente à ce qu'elle subit.
Ce mécanisme , la sidération, la dissociation , n'est pas une faiblesse. C'est une réaction adaptative de survie, neurobiologiquement précise. Le problème, c'est qu'il ne s'arrête pas quand la violence cesse. Il installe un état d'hypervigilance chronique : le système nerveux reste en alerte, comme si le danger était toujours là.
Et cet état a des conséquences corporelles très concrètes. L'organisme en alerte permanente déprioritise tout ce qui ne relève pas de la survie immédiate : la digestion, la reproduction. La respiration devient superficielle, les muscles restent constamment contractés. Les filtres qui régulent la perception douloureuse — localisés dans les mêmes régions cérébrales que celles qui gèrent les émotions, la mémoire, le sommeil fonctionnent moins bien. La douleur passe plus fort.
Ce n'est pas de la somatisation au sens vague du terme. C'est de la neurophysiologie. Il y a un substrat biologique documenté, mesurable, et il appelle une réponse spécifique.
Le trauma complexe : un tableau clinique sous-reconnu
Il existe deux grandes catégories de trauma. Le PTSD simple survient après un événement ponctuel mettant en danger l'intégrité physique ou psychique. Le trauma complexe est la résultante de violences répétées sur une longue durée, d'où la fuite est impossible, et c'est celui-là qui est le plus fréquemment lié aux douleurs chroniques inexpliquées.
Le trauma complexe produit un tableau clinique précis : dérégulation émotionnelle, dissociation, hypervigilance, troubles du sommeil, troubles digestifs, tensions musculaires persistantes, douleurs articulaires chroniques, troubles gynécologiques. Des femmes jeunes avec des douleurs qu'on retrouve normalement à 50 ans. Des parcours gynécologiques chaotiques sans explication organique évidente.
Anissa Allek, ostéopathe à la Maison des Femmes de Saint-Denis depuis sept ans, les a rencontrées dès ses premières consultations sans avoir été formée à faire le lien. Personne ne l'était. Pas l'école d'ostéopathie. Pas les médecins qui les orientaient. Et souvent pas non plus les professionnels de santé mentale : la spécialité en psychotraumatologie reste peu développée, même chez les psychiatres et psychologues.
C'est précisément ce déficit de formation qui produit l'errance : chaque praticien traite sa partie du tableau sans que personne ne tienne l'ensemble. La gynécologue traite les symptômes pelviens. Le gastro-entérologue traite la constipation chronique. L'ostéopathe traite les tensions musculaires. Personne ne pose la question qui permettrait de relier les pièces.
Pourquoi l'approche corporelle change quelque chose
La réponse thérapeutique standard au trauma s'oriente vers la psychothérapie spécialisée ( TCC, EMDR, ICV ) et c'est légitime. Mais ces approches ont une limite connue dans les cas de trauma complexe : le niveau de dérégulation émotionnelle est souvent si élevé qu'il empêche l'engagement dans la thérapie elle-même.
Les patients évitent les séances. Ils abandonnent le traitement. Ils se dissocient pendant les sessions d'exposition à la mémoire traumatique. Les taux d'abandon en thérapie focalisée sur le trauma sont documentés et significatifs.
C'est là qu'une étude publiée en 2025 dans l'European Journal of Psychotraumatology apporte un éclairage important. Camille Allene, docteure en neurosciences et praticienne en yoga-thérapie à l'hôpital de Ville-Évrard, a mené avec son équipe un essai randomisé contrôlé sur 32 femmes adultes souffrant de PTSD lié à des abus dans l'enfance pour lequel j’ai eu la chance d’animer les séances de yogathérapie. La question : est-ce que dix séances de yoga en groupe avant de commencer l'EMDR améliorent l'efficacité du traitement ?
Les résultats sont significatifs sur plusieurs points. Le groupe ayant reçu le yoga avant l'EMDR a présenté une amélioration significative de l'anxiété et de la régulation émotionnelle par rapport au groupe contrôle — mesurée à la fois par questionnaires validés et par un marqueur physiologique objectif, la variabilité de la fréquence cardiaque (HRV). Surtout, 83 % des participantes du groupe yoga+EMDR ont pu commencer le travail de désensibilisation de la mémoire traumatique dans les dix premières séances d'EMDR, contre seulement 18 % dans le groupe contrôle. Et le taux d'abandon pendant la phase EMDR était de 0 % dans le groupe yoga, contre 36 % dans le groupe contrôle.
Ce que le yoga fait ici n'est pas de "libérer le trauma". C'est de préparer le terrain : élargir la fenêtre de tolérance émotionnelle, développer la conscience des sensations corporelles, apprendre à trouver de l'espace dans l'inconfort sans être débordée. Ces capacités, une fois construites, rendent la thérapie focalisée sur le trauma beaucoup plus accessible.
Ce que "la fenêtre de tolérance" veut dire concrètement
La fenêtre de tolérance, c'est l'espace dans lequel une personne peut être en contact avec ses émotions et ses sensations sans être débordée : ni par l'hyperactivation (panique, hypervigilance, réaction de survie), ni par l'hypoactivation (figement, dissociation, anesthésie).
Dans un état d'hypervigilance chronique, cette fenêtre est très étroite. La moindre sensation corporelle un peu intense peut déclencher une réaction de survie. Ce qui rend le travail thérapeutique d'exposition (nécessaire pour retraiter la mémoire traumatique ) extrêmement difficile à tolérer.
Le travail corporel adapté élargit progressivement cette fenêtre. Pas en confrontant directement le trauma. En apprenant que les sensations fluctuent, qu'une tension monte et peut aussi redescendre, qu'un état d'activation peut être traversé sans catastrophe. Ces expériences, répétées dans un cadre sécurisé, reconstruisent progressivement la confiance dans les signaux du corps.
Anissa Allek décrit dans le podcast SOI quelque chose d'analogue dans sa pratique à la Maison des Femmes : les patientes qui bénéficiaient de séances de yoga-thérapie en parallèle de l'ostéopathie arrivaient en consultation avec une capacité bien supérieure à nommer ce qu'elles ressentaient, à rester présentes, à ne pas se dissocier lors du travail manuel. Le travail corporel préparait le terrain pour tout le reste.
Ce qui change quand on nomme les choses
Il y a un point que Camille Allene soulève dans l'épisode 4 du podcast SOI, et qu'Anissa Allek confirme de son côté : nommer ce qui se passe dans le corps ( expliquer la cascade neurobiologique, comprendre que les symptômes sont des réactions adaptatives de survie et non des signes de fragilité ou de folie ) a lui-même un effet thérapeutique.
Pas parce que la douleur disparaît. Parce que la personne cesse de se demander ce qui cloche chez elle.
Comprendre que la constipation chronique peut être liée à un état d'hypervigilance. Que les tensions pelviennes persistantes peuvent être la mémoire d'un danger passé. Que la douleur qui résiste n'est pas une preuve d'insuffisance médicale ni de faiblesse personnelle, mais le signe d'une dimension de la prise en soin qui n'a pas encore été adressée.
C'est une information qui donne du pouvoir. Pas du fatalisme. La direction vers laquelle se tourner.
Vers qui s'orienter
Quelques repères pour celles qui se reconnaissent dans ce tableau :
La psychothérapie spécialisée en psychotraumatologie ( pas la psychologie générale ) est la référence pour traiter le trauma complexe. Les approches recommandées par les guidelines internationaux sont l'EMDR et les thérapies basées sur les phases (TCC, ACT, ICV). Trouver un thérapeute formé spécifiquement au trauma complexe fait une différence significative.
L'approche corporelle (yoga-thérapie trauma-informée, ostéopathie formée au psychotraumatisme, pratiques somatiques ) joue un rôle complémentaire documenté. Elle ne remplace pas la thérapie verbale. Elle prépare le terrain, élargit la fenêtre de tolérance, et peut améliorer significativement l'efficacité et la tolérance du traitement focalisé.
Pour approfondir ces deux dimensions, les épisodes 1 et 4 du podcast SOI — avec Anissa Allek et Camille Allene — développent ces mécanismes et ces approches avec précision.
Le studio SOI a été construit dans cet esprit : des séances de mouvement adapté aux corps douloureux, avec une attention particulière à la régulation du système nerveux, à la respiration et à la conscience des sensations. Pas pour traiter le trauma — pour offrir un espace de reconquête progressive du corps, à son rythme. L'essai gratuit donne accès à l'ensemble des séances.
Sources : Podcast SOI, épisode 1 — Anissa Allek, ostéopathe, Maison des Femmes de Saint-Denis. Podcast SOI, épisode 4 — Camille Allene, docteure en neurosciences, praticienne en yoga-thérapie, hôpital de Ville-Évrard. Allene C. et al. (2025). Yoga as a pre-treatment of EMDR to treat childhood abuse-related PTSD: feasibility and pilot study. European Journal of Psychotraumatology, 16(1). DOI: 10.1080/20008066.2025.2530917