Sexualité et douleur chronique : reprendre contact avec son désir

Il y a une phrase que Margot Maurel entend régulièrement en consultation. Pas formulée aussi directement , mais présente, en filigrane, derrière beaucoup de récits de femmes douloureuses : "Une fois que j'irai mieux, je pourrai de nouveau avoir une sexualité."

Cette phrase-là est un piège. Pas parce que le désir reviendra forcément sans attendre. Mais parce qu'elle pose une condition qui, pour beaucoup de femmes vivant avec une douleur chronique, ne se réalisera peut-être jamais dans les termes attendus.

Margot Maurel est ostéopathe et sexologue, une double compétence rare, qui lui permet de tenir ensemble la dimension corporelle et la dimension relationnelle et identitaire de la sexualité. Dans l'épisode 3 du podcast SOI, elle pose des bases qui méritent d'être entendues bien au-delà des consultations spécialisées.

La sexualité, au pluriel

Premier déplacement nécessaire : la sexualité n'est pas une chose. C'est un ensemble de dimensions : les pratiques bien sûr, mais aussi l'identité, le désir, l'intimité, les formes de plaisir, la relation à l'autre et à soi-même. Margot Maurel la met systématiquement au pluriel, et ce n'est pas un détail de forme.

Quand on vit avec une douleur chronique, une endométriose, un SOPK, une pathologie pelvienne, la sexualité telle qu'on la pratiquait peut être remise en question. Ce qui ne signifie pas qu'elle disparaît. Ça signifie qu'elle demande à être réinventée : si et seulement si, c'est ce qu'on veut.

Et c'est précisément ce "si c'est ce qu'on veut" qui mérite d'être posé clairement. Se mettre en retrait de la sexualité pendant une période difficile est une réponse tout aussi légitime que de chercher à la maintenir ou à l'explorer autrement. Il n'y a pas d'injonction ici.

Ce que la douleur fait au désir

Le désir ne loge pas uniquement dans le corps. Il loge dans le cerveau, et c'est de la physiologie, pas de la métaphore.

Pour qu'un état d'excitation commence à se construire, il faut de l'espace mental disponible. La douleur chronique occupe cet espace. Elle monopolise l'attention, épuise les ressources cognitives, crée un état d'alerte permanent du système nerveux. Dans ce contexte, les pensées érotiques n'ont littéralement pas de place pour émerger.

Ce n'est pas une baisse de libido au sens hormonal du terme. C'est un envahissement ( physique et émotionnel ) qui ne laisse plus de place au désir. Margot Morel le formule ainsi dans le podcast : "Il y a un envahissement physique ou émotionnel qui fait qu'on n'a plus de place pour penser la sexualité, pour avoir un début d'état d'excitation."

Reconnaître ce mécanisme, c'est déjà cesser de se demander ce qui ne va pas en soi.

Le plaisir n'est pas une récompense réservée à l'absence de douleur

C'est peut-être le point le plus contre-intuitif, et le plus important.

L'industrie du bien-être construit implicitement l'idée qu'on accède à la joie et au confort une fois que le corps est réparé. Le plaisir comme récompense de la guérison. Mais pour les femmes dont la douleur est chronique, cette logique est une impasse.

Chaney Matthews, yogathérapeute citée dans l'épisode, le formule clairement : "Le plaisir n'est pas une récompense réservée à l'absence de douleur, mais un élément essentiel du processus de guérison."

Margot Maurel travaille avec cette idée en consultation. Elle utilise la métaphore de la pâte à modeler : votre douleur occupe une partie du volume. Quand on ajoute du plaisir ( une pratique sportive qui procure des sensations agréables, un massage, une lecture qui vous transporte, du mouvement ) la douleur ne disparaît pas, mais elle prend proportionnellement moins de place. La capacité à générer du plaisir se reconstitue autour d'elle.

Douleur et plaisir peuvent coexister. On n'est pas obligée d'attendre.

La question du script sexuel

Margot Maurel parle beaucoup de scripts sexuels — le scénario implicite que la culture nous a fourni sur ce à quoi une sexualité devrait ressembler. En France, ce script dominant ressemble à ceci : préliminaires, pénétration, éjaculation. C'est un script. Pas une loi naturelle.

Cette distinction n'est pas anodine pour les femmes douloureuses. Beaucoup d'entre elles continuent d'avoir des rapports pénétratifs malgré la douleur, parce que le script dit que c'est ça, la sexualité. Parce que leur partenaire s'y attend. Parce qu'elles ne veulent pas que leur maladie "prenne encore quelque chose".

Ce que la sexologie propose, ce n'est pas d'interdire la pénétration. C'est de se demander si ce script répond vraiment aux désirs de la personne, ou s'il est suivi par conformité à une norme intériorisée. Et si la réponse à cette question ouvre d'autres possibles.

Un script s'écrit. Il peut aussi se réécrire.

Ce que la douleur fait à l'estime de soi

Il y a un lien direct, documenté, entre l'image du corps et la confiance en soi sexuelle. Les femmes qui vivent avec une maladie chronique (visible ou non ) rapportent souvent un sentiment de ne plus maîtriser leur corps, de ne plus le comprendre, parfois de le percevoir comme "cassé, vidé, déconnecté". Ces mots sont ceux de Margot Morel dans son livre Grossesses et Sexualités, appliqués à un autre contexte. Ils résonnent exactement dans celui des douleurs pelviennes chroniques.

Margaux Terrou, sexologue, pose la question ainsi : "Comment désirer l'autre quand je ne me désire pas ?"

Attendre d'avoir réglé tous ses problèmes pour s'autoriser le désir est un renforçateur négatif. Plus on attend, plus on confirme le message que quelque chose cloche. L'estime de soi sexuelle ne précède pas toujours l'exploration : elle peut en être le résultat.

Les pratiques corporelles comme pont

C'est là que la dimension corporelle retrouve toute sa place, d'une façon différente du soin médical.

Les pratiques corporelles adaptées ( yoga, danse, mouvement doux ) permettent de créer des expériences dans lesquelles le corps génère des sensations agréables. Elles ne guérissent pas. Elles reconstruisent progressivement une relation au corps qui n'est plus uniquement faite de méfiance et d'évitement.

Margot Maurel le dit dans le podcast : quand on réussit quelque chose dans une pratique corporelle, même quelque chose de petit, le cerveau enregistre "mon corps a réussi ça". Ces petites informations s'accumulent. Elles reconstituent de la confiance, de l'estime, un sentiment de capacité.

Ce n'est pas du travail sur la sexualité directement. C'est du travail sur le terrain dans lequel la sexualité peut, si on le souhaite, recommencer à exister.

C'est une des raisons pour lesquelles le studio SOI a été construit autour du mouvement adapté aux corps douloureux. Pas comme outil de réparation, mais comme espace de reconquête, à son rythme. L'essai gratuit te donne accès à l'ensemble des séances.

Vers qui se tourner

La sexologie reste un parcours de soin largement méconnu. Margot Maurel le dit dans l'épisode : quand une femme douloureuse parle de sa sexualité en consultation, chaque praticien aborde le sujet depuis son prisme : la gynécologue pense traitement symptomatique, la kiné pense détente du périnée, le psychologue pense souffrance de l'isolement. Et au final, personne n'accompagne la question dans sa globalité.

Le ou la sexologue est formé(e) pour tenir ensemble les dimensions mécaniques, médicales, psychiques, relationnelles et sociales. Ce n'est pas un luxe en fin de parcours. C'est un interlocuteur à part entière qui peut intervenir tôt, en complément du reste.

Trouver un(e) sexologue : annuaire du SFSC (Syndicat national des sexologues cliniciens) ou du CFES (Collège français des enseignants en sexualité).

Ce qu'il faut retenir

La sexualité ne reprend pas "une fois qu'on est guérie". Elle se réinvente ( si on en a envie) dans la réalité du corps qu'on a maintenant.

Le désir n'est pas une capacité perdue. C'est un espace qui a été envahi. Recréer cet espace ( par le mouvement, le plaisir, l'accompagnement ) est une démarche active, pas une attente.

Et non, on n'est pas obligée d'aller bien pour commencer.

Source principale : Podcast SOI, épisode 3 — Margot Maurel, ostéopathe et sexologue, autrice de Vaginismes et Grossesse et Sexualité. Références citées dans l'épisode : Margaux Terrou, La Malbaise. Marie Bergström, La Sexualité après MeToo. Chaney Matthews, article sur yogathérapie et douleur chronique. Ifop, 2023 et 2025 : 52 à 60 % des femmes de 18-49 ans déclarent avoir déjà eu des rapports sans en avoir envie.

Précédent
Précédent

Trauma et douleur chronique : le chaînon manquant dans la prise en soin

Suivant
Suivant

Le périnée : ce qu'on ne t'a jamais vraiment expliqué